Vague ou bleu



Trop long et distendu d'un horizon à l'autre
Virgile se rappela qu'il lui manquait deux dents
Alors comme deux et deux font quatre et verdoyant
De primebelles blanches le sus-dit bon apôtre
Qui se souvenait de ses anciennes années
Sur le front dégarni de sa tête fourchue
Grava d'un bout de bois le triangle déchu
Qui parut malveillant aux vieux yeux desséchés
Et clairvoyant à ceux qui venaient de Cythère
Sur leurs barques assemblées comme un trou de verdure
« Ah ! jolie petite coque en soleil et pure
Comme un cristallin bleu dans l'œil d'une panthère ! »










Plage



Il arrive qu'on cueille une fleur
Et parce qu'elle est trop jolie
Parce qu'on la regarde trop longtemps
Il arrive qu'elle fane entre nos doigts

C'est l'histoire d'un bel orage
Comme en fait de beaux le temps de mars
Qui de pleurer trop sur la beauté des fleurs nouvelles
Les noie dans son bonheur

Qu'avait-il pourtant ce pauvre orage
Autre que les gouttes de ses nuages
Pour dire à ces fleurs
Tout l'amour qu'il leur voulait ?

Je me rappelle aux temps passés
Aux temps où rien de laid ne se faisait
Je me rappelle une fille et c'est tout ce qui m'est resté
Que ce souvenir fané entre mes doigts

Te souviens-tu vieux temps de mars
Tu l'as noyé sous tes averses
Et moi mon âge et mes regrets
Ont seuls su surnager

Je ne sentirai plus la fleur trop près
Car le parfum me reste au nez
Et de la fleur s'envole au loin
Jusqu'au passage de mes pas

Jusqu'au jour où vient l'été
Sale de trop de misères
Elle est partie se promener
Dans les ténèbres de l'hiver

J'irai ce soir mais dans mes rêves
Noyer les rochers qui bordent la berge
Jusqu'à l'étang où la lune verse
Ses reflets blancs et sans parfum



*



Qu'il crève le soldat que j'entends mourir
Sa peine m'est bien égale
Et son râle m'excède
Pour ne plus l'entendre qu'il crève ce soldat

Je parfumerai sa tombe
D'un nénuphar sans cœur
Puisque la pluie a versé sa boue
Sur son corps déjà pourri

Mais quand il passera ce sale bonheur
De croire à ne plus se croire vraiment
C'est l'âge où tous les gens se salissent à souhait
Pour vomir sur les tombes désannées

Je crèverai pourtant
Puisqu'il faudra crever
Et je n'entendrai plus
— Grand bien m'en fasse —
Ce soupir ignorant
Et rempli de nausée

Je le piétinerai et jetterai son corps
À l'abri des orages
À l'abri de l'été
Pour qu'il reste à jamais
Dans l'état misérable qu'il était



*



C'est un vieux saule
Qui pleure en longues tiges
Le souvenir du beau temps
Où il avait sombré






















Les Sables



Assombries vainement par un orage creux
Vers des pages brunes rêveries d'un matin
Les croix mortes et folles s'épanchent d'un chagrin
Chrysanthème des nuits vers un rivage vieux

À l'aube qui s'enflamme le réveil est brutal
Quand d'un léger sursaut rien ne s'entrevoit plus
La verte flamme athée se retourne et se rue
Dans l'affable réduit des neiges d'Hannibal
« Rassemble tes débris... » Mort — c'est un long moment —
Et c'est un grand soleil qui brûle noir des pluies
Aux descentes des trous des ombres qui s'enfuient...
Des âges rigoureux déchirés d'Océans

Il paraît cheminant son vermeil découplé
Comme un paria défait de ses cheveux violents
Comme une taverne de radeaux pris de vent
Et qui s'envole droit à l'assaut des marées
Pour appeler au sein l'apparat des vassaux
Voletant dans le sang des simagrées profondes
Riches et d'étoiles — firmament de la ronde —
Riches et d'étoiles à jamais dans les flots
Perdus comme en quatorze à l'étable raison
De l'encens des rideaux à l'arrêt des maisons